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Cinq livres pour voir la vie en couleurs

13 juillet 2021 par Nicolas Gendron, journaliste culturel

Que reste-t-il du gris de notre marasme, de nos lunettes roses et de nos nuages noirs, après plus d’une année à s’accrocher à, puis à décrocher de l’arc-en-ciel ? Le concept d’horizon est-il devenu préhistorique, dans le prisme de nos zones à la petite semaine ? Outre le bleu d’une sélection littéraire toute québécoise, cap sur des voix douées qui, au-delà de toute incertitude, ont su marier les couleurs pour faire jaillir la leur.

Maquillée, de Daphné B. (Marchand de feuilles, 2020)

Quelle surprise inclassable que celle-là ! La poète Daphné B. (Bluetiful, Delete) ratisse large et plonge sans fard dans le sujet casse-gueule qu’est l’univers du maquillage. Essai protéiforme qui entrelace le témoignage autobiographique ou fictionnel, l’analyse sociologique et le poème en prose, Maquillée en questionne les contours économiques, éthiques et philosophiques, sans verser dans un cynisme qui aurait amoindri son propos, son autrice ne s’excluant surtout pas de la réflexion qu’elle incarne et revendique.

Avec un style des plus personnels, celle-ci décortique avec tant d’acuité le « potentiel documentaire » d’un selfie, notre « culture de la performance », sur les réseaux sociaux ou ailleurs, ou encore la charge sexiste du capitalisme, qu’elle sourcillerait peut-être à l’emploi de l’expression « sans fard » ; autrement dit, que révèle notre obsession de l’authenticité ? Et si porter du rouge à lèvres pouvait « s’avérer un acte de résistance phénoménal » ? J’ose, et je pèse mes mots : un livre-évènement.

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Rien dans le ciel, de Michael Delisle (Boréal, 2021)

Auteur et poète d’exception (Le Sort de Fille, Le Feu de mon père, Le Palais de la fatigue), récompensé par plusieurs prix au cours de sa carrière, Michael Delisle nous fait cadeau d’un nouveau recueil de nouvelles d’une maîtrise remarquable. Tout entier tourné vers le ciel, il y exploite élégamment plusieurs facettes de ce que la figure céleste nous reflète de la condition humaine : la mort ou la maladie, la foi ou la prière, la réminiscence ou l’introspection, le voyage touristique ou immatériel, et tout ce qui, entre désespoir et lucidité, nous rattache au plancher des vaches comme au royaume des rêves.

On observe la ville en miniature à l’orée d’une éviction, on espère « avoir sept ans de nouveau » pour mieux goûter à la retraite, on s’arrête à « un orangé de Rothko » avant de broyer du noir, ou on se « laisse traverser par l’excitation du marché », où « Les étals [nous] ragaillardissent, [nous] poussent du côté des vivants ». Et c’est déjà beaucoup.

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Frida, la reine des couleurs, de Sophie Faucher (Edito, 2020)

Après Frida, c’est moi et Moi, c’est Frida Kahlo, l’illustratrice Cara Carmina et la comédienne Sophie Faucher reviennent en force avec un troisième album jeunesse consacré à la célèbre peintre mexicaine. Mais cette fois-ci, exit le recours à la biographie, et place aux teintes éclatantes et enjouées de la fiction pure.

À l’aube de la fête des enfants, la petite Frida découvre que son ami Tonito est incapable de voir le bleu du ciel ou le jaune du soleil… Stupéfaction, pour celle qui ne peut imaginer une existence sans couleurs ! Elle s’évertue alors, au contact du voisinage, de la nature et des bonbons, à l’initier à la lumière et à ses mille feux. Dans une forme à la fois épurée et foisonnante, qui sied tout autant à l’histoire qu’au coup de crayon, s’anime sous nos yeux la beauté singulière d’un jacaranda sous la pluie ou d’une fourmilière grouillante de vie. Jusqu’à repeindre la Terre, la tête en bas et le cœur léger.

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Leonard Cohen : sur un fil, de Philippe Girard (Casterman, 2021)

Déjà cinq ans que le troubadour montréalais s’en est allé chanter Hallelujah sous d’autres cieux. Mais n’était-ce pas là un air de Jeff Buckley ? Composé de multiples clins d’œil à la genèse de ses grands classiques, à ses amours tumultueuses et à ses amitiés-fleuves, du sculpteur Armand Vaillancourt au musicien Lou Reed, sans oublier la comète Janis Joplin, cette bande dessinée distille un véritable charme, d’une classe sans âge et d’un humour ombrageux, à l’image de son sujet complexe dont l’aura artistique était quasi mystique.

Sans jamais s’éparpiller, le bédéiste québécois Philippe Girard (Un jour de plus, Le couperet) condense plusieurs décennies en trois axes symboliques récurrents : une chanson phare, une femme chérie et un objet fétiche. Au centre de cette constellation de souvenirs fondateurs, un Leo qui se devine mourant, sur le plancher de son appartement. Un incontournable pour (re)découvrir l’homme, l’artiste… et ses muses.

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Quand il fait triste Bertha chante, de Rodney Saint-Éloi (Québec Amérique, 2020)

« Comment ensemble faire destin, humanité et monde ? » C’est l’une des nombreuses pensées que partageait Bertha à voix haute ou à livre ouvert, inlassable et entêtée face aux intempéries de l’âme, sondant les richesses et les désillusions du quotidien, le lâcher-prise et le laisser-aller qui cohabitent au « pays pourri » comme le racisme qui fait rage aux États-Unis.

Imposant kaléidoscope dédié à sa mère disparue, ce nouveau récit du poète et éditeur Rodney Saint-Éloi (Nous ne trahirons pas le poème, chez Mémoire d’encrier, la maison qu’il a fondée) navigue entre la lettre d’amour, le conte traditionnel et la légende familiale, non sans brasser la cage d’Haïti et de l’Amérique. Malgré tout ce qui gronde en elle, sa maman embrassera l’exil, ce mot qui « n’existe pas dans [sa] langue. On dit lòt bò dlo, l’autre face de la mer. » Un témoignage aussi tendre que ravageur, qui flamboie et reluit. « Abandonnons-nous à la fête. Demain n’appartient à personne. Tournons la page. […] Ainsi parlait Bertha. »

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