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Entre ce qui nous apaise et ce qui nous tourmente, entre ce qui nous compose et ce qui nous entoure, entre ce qui nous individualise et ce qui nous relie, le soin est en quelque sorte une denrée de l’âme. Qu’on l’associe au bien-être ou à la santé mentale, à nos relations interpersonnelles ou à nos aspirations écologiques, il est partout et nulle part à la fois, espéré, négligé, cultivé… Ses vertus paraissent souvent invisibles. Voici cinq titres baignés de réel, qui s’efforcent de nous les rendre tangibles.

… du silence

Les rois du silence d’Olivier Niquet (Ta Mère, 2022)

Personnalité de la radio reconnue pour sa loquacité pour le moins mesurée, Olivier Niquet avait envie de célébrer par écrit la grande famille des introvertis, car c’est bien connu : qui n’écrit mot consent. Révélé par Le Sportnographe et consacré à La soirée – et maintenant La journée – est (encore) jeune, le chroniqueur embrasse ici les gags récurrents à son sujet pour réfléchir à voix basse et distinguer l’introversion de la phobie sociale, en vanter les vertus complémentaires avec le groupe des extravertis – drôlement avantagé dans l’échelle sociale, car, paraît-il, plus « socialement désirable» – et évaluer la valeur d’une opinion, pour ne pas dire de l’indignation. À l’aide d’études sociologiques et de commentaires Reddit, de citations apocryphes et d’une autodérision galopante, Niquet se propose comme cas de figure qui vit en harmonie avec sa nature discrète, préférant encore l’humour à l’humeur. Et si les uns apprenaient parfois à se taire pour que résonne le silence des autres?

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… du dialogue

Baldwin, Styron et moi de Mélikah Abdelmoumen (Mémoire d’encrier, 2021)

Rédactrice en chef de la revue Lettres québécoises, Mélikah Abdelmoumen a sans doute écrit l’un des essais les plus nuancés de cette jeune décennie. Née à Chicoutimi d’un père tunisien et d’une mère saguenéenne, ayant passé une bonne partie de sa vie adulte à Lyon avant de revenir à Montréal, l’autrice a eu maintes occasions de s’attarder aux con- tours multiples de l’identité, qu’on en analyse les façades nationalistes ou l’enracinement du cœur. Elle raconte ici l’amitié improbable entre deux écrivains américains majeurs du 20e siècle, James Baldwin (Face à l’homme blanc) et William Styron (Le Choix de Sophie), l’un petit-fils d’esclave et l’autre petit-fils de maître, et comment un cas d’appropriation culturelle les a ébranlés et soudés à la fin des années 1960. Sur le mince fil entre la colère légitime et l’empathie inhérente à la littérature, elle dessine un pont solide entre la fiction d’hier et nos questions brûlantes d’aujourd’hui. Pour que jamais le dialogue ne soit rompu.

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… de soi

Self-care, collectif sous la direction de Nicholas Dawson (Hamac, 2021)

« Qui est le self dans self-care ? » demande à juste titre Zishad Lak, l’une des 11 voix réunies dans ce collectif sous le signe de l’introspection et de l’affirmation des cicatrices. Dans une société où prendre le temps de soigner ses maux n’est pas donné à tout le monde, faute d’argent, de ressources ou de repères, le self-care peut rapidement rimer avec privilège. Qu’en est-il alors de nos angles morts et de nos instincts de survie, de nos traumas comme de nos jardins secrets? Dans des formes foncièrement libres qui épousent le flot continu des pensées, mais aussi une respiration méditative ou créative, ces offrandes personnelles écrites en pleine pandémie célèbrent la singularité des parcours et la force du relationnel, telle « une déclaration politique de bienveillance et de solidarité» souhaitée par Nicholas Dawson, « pour que prends soin de toi signifie qu’ensemble nous prenons soin de nous. »

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… des autres 

Soigner, aimer de Ouanessa Younsi (Mémoire d’encrier, 2016)

La lucidité et le style unique de Younsi (Métissée, le collectif Femmes rapaillées) m’ont marqué d’abord dans le précité Self-care, dans lequel sa double vocation de poète et de psychiatre donne lieu à des réflexions aussi vastes qu’intimes. J’ai tout de suite eu envie de découvrir son essai sur le soin, Soigner, aimer, qui témoigne en mode carnet poétique de sa pratique médicinale ; de Sept-Îles, où elle « dessine un besoin d’épaules», à Val-d’Or, où elle sonde une patiente telle « une huître avare de ses perles», et jusqu’à Kuujjuaq, où un verre d’eau devient un fort liant humain. Elle décortique avec maestria l’humilité que commande son métier, « la folie qui n’est pas [toujours] maladie », le rôle de l’écriture qui lui permet de « mieux accompagner autrui », et s’ouvre au passage sur le deuil de sa grand- mère et sur ses propres failles. Puisqu’après tout, « Soigner, écrire, [serait-ce] faire amour de la fragilité ? » D’une puissance réparatrice.

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… de son environnement

La méthode Y de Louis-Philippe Pratte (Cardinal, 2022)

Designer automobile défroqué, Louis-Philippe Pratte a perdu l’envie d’huiler la roue consumériste quand il a pris conscience que l’industrie pour laquelle il s’apprêtait à consacrer sa vie vend sans doute le « gadget ultime », celui-là même qui s’avère obsolète en arrivant sur le marché parce qu’on a déjà prévu le prochain modèle. Il ne s’exclut aucunement de la critique qu’il développe dans la première partie de son récit, La méthode Y, dont le sous-titre « Penser et vivre la déconsommation » appelle à de petites révolutions. Il a imaginé pour ce faire « le design d’une nouvelle vie », à travers le symbole du Y. Ses deux branches incarnent les voies de la réduction et de l’union – ou du partage, de la connexion – tandis que sa base tend vers un idéal de verticalité, où l’égo laisserait la place à « l’éco ». Tout de vert et de blanc, visuellement épuré, mais débordant d’exemples simples et frappants, ce noble guide du dépouillement nous fait basculer de la culpabilité à l’action.

Couverture methode Y - Cinq livres pour prendre soin…

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