Cinq livres pour retrouver le Nord

Nicolas Gendron

Si on a plutôt l’habitude de perdre le Nord, voici le moment d’ajuster votre boussole, pour regagner le Nord québécois. Qu’on le veuille ou non, notre position géographique influence des pans entiers de nos vies. Radiographie emmitouflée ou à vol d’oiseau.

Mingan mon village, de Rogé et d’écoliers innus (Les Éditions de la Bagnole, 2012)

Dans le même esprit que ses albums Haïti mon pays (2010) et Hochelaga mon quartier (2015), l’illustrateur québécois Rogé s’est posé dans le nord-est du Québec, plus précisément à l’école Teueikan de Mingan, pour donner à lire de nouveau la parole d’enfants, cette fois-ci innus. Au terme d’ateliers d’écriture, ceux-ci osent partager un poème de leur cru, et les résultats sont étonnants, dépouillés de toute artificialité. Ils y convoquent leurs aïeux, mais surtout la vie autre qui grouille tout autour, dans les rivières, ciels et forêts du territoire, de la truite aux aurores boréales. « Quand j’écoute la nature / c’est comme une très longue chanson pour moi », nous confie Kaylène. Tout comme lui, Nelly-Kim, Tara, Uateshkuan et une dizaine de ses camarades se font tirer le portrait, d’un coup de crayon éminemment sensible, et révélateur de ces petites âmes déjà grandes.

 

La guerre des tuques, de Fabien Cloutier (L’Instant même et Dramaturges Éditeurs, 2013)

Depuis 1984, plusieurs générations ont adopté le premier volet des Contes pour tous, un classique d’André Melançon depuis réinventé en animation 3D, en 2015. Mais oubliez cette Guerre des tuques, comme le dit Fabien Cloutier : « Si les nostalgiques veulent voir et entendre les choses comme dans le film, ils n’ont qu’à le louer, il est encore très bon. » Le comédien de Faits divers, également dramaturge (Scotstown, Comment réussir un poulet), a revu l’histoire sous la lunette de jeunes adultes, dans une langue féroce et décomplexée, et une narration menée par nulle autre que la chienne Cléo ! « De l’aut’ bord / Le frette farme la yeule de tout l’monde itou / Ça a pas d’bon sens / Y vont mourir gelé si ça continue », alerte – ou jappe ? – Cléo. Créée par le Théâtre Sous Zéro, la pièce était jouée à l’extérieur, en plein hiver, mais vous pouvez la lire où bon vous semblera, pour combattre le(s) froid(s) !

 

La nordicité du Québec – Entretiens avec Louis-Edmond Hamelin, de Daniel Chartier et Jean Désy (Presses de l’Université du Québec, 2014)

Saviez-vous que le terme nordique ne référait qu’aux pays scandinaves avant 1975 ? Son deuxième sens, né pour avaliser le Centre d’études nordiques de l’Université Laval, alors défendu par René Lévesque, signifie plus vastement « le Nord du monde ». C’est au géographe et professeur Louis-Edmond Hamelin que nous devons cette avancée officielle du langage, lui qui a imaginé des dizaines de néologismes pour désigner l’univers nordique, du pergélisol jusqu’au glaciel, sans oublier la fameuse nordicité. Celle-ci « regroupe trois concepts : l’hiver, la haute montagne et l’Arctique » ; froid saisonnier, en altitude, puis en latitude. Tous deux amoureux du Grand Nord, entre autres grâce aux travaux d’Hamelin, le professeur Daniel Chartier et surtout l’écrivain-médecin Jean Désy mènent la conversation avec lui, sans prétention, dans ce beau recueil d’entretiens aux photos éblouissantes de Robert Fréchette. Maillage des communautés, autochtonie, haine de l’hiver, américanité : tout est matière à retrouver le Nord en soi. Un « testament intellectuel » d’une richesse inouïe.

 

Nunavik, de Michel Hellman (Pow Pow, 2016)

Occupant le tiers de la province, la région du Nunavik – non, non, pas le Nunavut ! – vaut bien une bande dessinée à elle toute seule. Décevant les attentes de son éditeur et de sa blonde qui espèrent un tome 2 de son succès Mile End, Michel, l’alter ego de l’auteur, toujours représenté avec une sympathique tête d’ours, décide d’aller visiter le Nord du Québec, voir s’il y est. À noter que Hellman avait déjà séjourné brièvement dans la région pour un reportage, ce qui avait donné lieu à Iceberg et au Petit guide du Plan Nord. Avec beaucoup d’humour, il relate cette fois son séjour faussement touristique à Kuujjuaq, mais aussi à Kangiqsujuaq, à Kangirsuk et à Puvirnituq. Entre magasin général, hôtel de luxe, aiguille millénaire et moustiques carnassiers, les anecdotes de voyage abondent, auxquelles s’ajoutent des commentaires plus éditoriaux ou autres éclairages historiques sur les Inuits et leur culture. Aussi amusant que pertinent.

 

Manikanetish, de Naomi Fontaine (Mémoire d’encrier, 2017)

Dans son deuxième roman, l’auteure innue Naomi Fontaine rentre au bercail, après des années « d’exil ». Embauchée comme enseignante de français à l’école secondaire Manikanetish (ou « Petite marguerite »), dans la réserve d’Uashat sur la Côte-Nord, elle a d’abord peur de ne pas être accueillie comme il se doit, à cause de son « accent de Blanche », par exemple. Lentement mais sûrement, elle gagne la confiance de ses élèves et se voit confier les rênes d’une nouvelle troupe de théâtre parascolaire. Si Le Cid de Corneille donnera du fil à retordre à ses élèves, c’est plutôt le tragique, mais aussi la lumière de leur vécu hors les murs qui attireront Naomie, dite Yammie. Le lecteur devient le témoin privilégié de leur épanouissement progressif, dans des instantanés dénués de jugement, où la prise de parole n’exclut pas pour autant la colère, la tristesse ou l’émerveillement. Humble et essentiel dans le paysage – nordique ou pas.

par Nicolas Gendron

 

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