Cinq livres nés dans le détour

Nicolas Gendron

Incursion vivifiante chez des auteurs – nouveaux venus ou plumes aguerries – qui ont osé sortir de leur zone de confort, aller voir ailleurs s’ils y étaient. Et qui s’y sont trouvés.

La solitude des nombres premiers, de Paolo Giordano (Seuil, 2009)

Dix ans que ce roman saisissant est paru dans sa version originale, avant d’être traduit dans une vingtaine de langues et d’être adapté au cinéma. Docteur en physique, Paolo Giordano a été happé par la littérature à 25 ans, transposant son amour des sciences et des mathématiques dans ce récit sentimental peu commun. À travers une langue méthodique où les pulsions livrent une guerre féroce à la raison, on y suit les destins entrecroisés d’Alice et de Mattia qui, à la suite d’un traumatisme d’enfance, se réfugient dans les contours rassurants des chiffres. Elle développe une fixation pour les calories qu’elle ingère, lui a la bosse des maths et est persuadé qu’il incarne un de ces nombres premiers jumeaux, donc qu’il a une âme sœur, quelque part, malgré sa solitude. Une réflexion douce-amère sur ces bulles que l’on se crée ou que l’on rêve de percer.

 

 

Les maisons, de Fanny Britt (Le Cheval d’août, 2015)

Auteure de théâtre célébrée (Bienveillance, Cinq à sept, Hurlevents), tour à tour traductrice, essayiste et scénariste, Fanny Britt signait en 2015 un premier roman qui, sous ses allures classiques de chronique sur la routine et l’adultère, en a captivé plus d’un par ses ramifications insoupçonnées. Courtière immobilière et mère en apparence épanouie, Tessa voit son fragile équilibre être compromis au détour d’une transaction impliquant un ancien amant qu’elle n’a jamais oublié. Les plaies se ravivent, et les deuils refont surface sur trois décennies de souvenirs fondateurs. En arrière-plan, les murs et toits qui habitent notre quotidien nous renvoient un reflet – trompeur ou révélateur – de ce que nous sommes ou pourrions être, logés à la bonne adresse. Mais existe-t-elle seulement ? Une écriture sans fard, baignée d’humour et de tendresse, pour mieux voir par la lucarne du cœur.

 

Toi aussi, mon fils, de Jonathan Pedneault (XYZ Éditeur, 2017)

Marqué entre autres par le décès de collègues journalistes en Syrie, mais aussi par ses propres expériences en zones de conflit en Afrique et au Moyen-Orient, le jeune chercheur et documentariste Jonathan Pedneault s’aventure pour la première fois sur le territoire de la fiction, non sans la teinter de plusieurs pans de réalité brute, de la chute du mur de Berlin au conflit israélo-palestinien. Avec son souffle de tragédie contemporaine, Toi aussi, mon fils est un condensé de sang et de sueur, de nuits tourmentées et d’espoirs ravalés. Goûtant lui-même depuis peu à la paternité, Matisse plonge jusqu’à s’y perdre dans les carnets de son père Antoine, autrefois reporter de guerre. L’amour filial en prend pour son rhume, le cynisme gruge peu à peu toute trace d’idéalisme, au travers d’une fresque lancinante où l’homme se fait souvent très petit à vouloir porter un grand H. Troublant et déroutant.

 

 

Noms fictifs, d’Olivier Sylvestre (Hamac, 2017)

Formé en criminologie et en écriture dramatique, Olivier Sylvestre a longtemps mené deux vies parallèles : celle de dramaturge et celle d’intervenant dans un centre de répit pour toxicomanes. Cet ouvrage hybride qu’est Noms fictifs, à la fois journal de bord, vibrante docufiction et instantanés poétiques, marque un point de rupture dans son parcours, au moment où il quitte dix ans de pratique d’intervention pour mieux se consacrer à l’écriture. Bob, Avril, Puck et autres Esmeralda y défilent comme autant de visages anonymes de la dépendance ou du désespoir, venus chercher au centre une oreille attentive ou des condoms, une douche chaude ou une lasagne. Et pourtant, sous le regard lucide et bienveillant de Sylvestre, leurs traits flous se révèlent à nous dans des accès de beauté ou de fureur. Ces accros se tiennent là, debout tout près de nous, avides de leur dose d’humanité.

 

 

Moi, figuier sous la neige, d’Elkahna Talbi (Mémoire d’encrier, 2017)

Mieux connue sous le nom de scène Queen Ka, artiste de spoken word bien établie, Elkahna Talbi nous offre son premier recueil de poésie, à cheval entre deux cultures et deux continents. Née au Québec de parents tunisiens, elle s’invente ici une « terre d’érable et de sable », pour mieux raconter le désenchantement dans l’enracinement, la beauté indomptable du dépaysement, jusqu’à « l’émerveillement des commencements ». Les élans du cœur sont-ils culturels ? se demande-t-elle. Une valise peut-elle contenir tout son bagage ? Existe-t-il une foi dédouanée, hors de toutes frontières ? Et comment apaiser les révoltes si ce n’est en discutant météo ? Avec beaucoup d’esprit, de parfums inconnus et de notes familières, Talbi invite le lecteur dans sa quête d’un pays sans passeport ni drapeau, un genre de « Carthage-en-Québec » où le souk et le marché Jean-Talon ne feraient qu’un.

 

 

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