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Imaginez l’hiver. Un grand champ dans la campagne, recouvert de neige à perte de vue. Une forêt où chaque pas est étouffé par le calme qui règne. Les animaux qui hibernent, ou partis vers le Sud le temps que s’achève la saison froide. La ville, endormie après une longue tempête. Dans tous ces tableaux, un thème récurrent : le silence.

Puisque l’hiver invite et appelle le silence, c’est tout naturellement que Daniel Chartier, professeur titulaire à l’Université du Québec à Montréal et directeur du Laboratoire international de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique, a été amené à l’étudier au cours de sa carrière. Il constate, après des années à s’intéresser aux peuples du Nord, que si le silence fait partie de nos paysages et de nos saisons, il s’est aussi installé au cœur de notre langage.

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Bonjour, Daniel. Nous pensons connaître le silence, mais le connaissons-nous vraiment ?

Daniel Chartier

« D’un point de vue technique, le silence, le vrai, se retrouverait seulement dans les studios de radio fermés. Ce serait insupportable de vivre dans une absence si complète de sons. On a besoin de résonance pour se retrouver. Le silence absolu serait donc un objectif et une illusion à la fois, car c’est assez angoissant. Par contre, ce qu’on appelle silence, c’est une absence de sons violents : le bruit des machines, quelque chose qui tombe par terre, un son répétitif fort ou dérangeant. Le silence peut aussi être un trop-plein de microsons, comme une rivière qui coule dans une forêt et qui s’apparente au silence. Plusieurs exemples analogues se retrouvent dans la nature, le bruit d’une chute, du vent. On met ces sons dans la catégorie de ce qui est silencieux, voire apaisant. À l’opposé, tout ce qui relève de l’intervention humaine est souvent associé au bruit. »

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Il y a donc un lien clair entre nature et silence ?

Daniel Chartier

« Tout à fait ! Et nous sommes chanceux, car nous vivons dans un milieu hivernal où la nature est accessible. Nous avons à portée de main un outil extraordinaire pour par- venir au silence. La forêt, entre autres, est réputée pour être un endroit fermé et ouvert à la fois, un écosystème qui nous envahit, nous enveloppe, et crée du silence. Plusieurs écrivains parlent d’ailleurs de la nature comme de quelque chose dans lequel on pénètre, et qui nous change à jamais. J’aime beaucoup l’écrivaine Marie Le Franc, une Bretonne qui s’est installée au Québec dans les années 1930. En arrivant, elle est tout de suite allée dans les Laurentides, fascinée par la forêt. Elle avait l’impression que le lac n’avait qu’une seule fonction, celle de produire du silence. Comme si on pouvait pro- duire l’absence ou le vide par des éléments naturels. »

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Et quel lien faites-vous entre culture et silence ?

Daniel Chartier

« Le silence est une construction culturelle, et c’est aussi un langage entre les personnes. Le choix de ne pas parler, le besoin d’être en silence. Le silence touche à qui nous sommes, à notre relation aux autres, mais aussi au rapport à l’environnement.

On parle parfois du silence comme d’une arme des gens du Nord. Contrairement aux peuples du Sud, nous arrivons à être beaucoup plus silencieux, et cela peut créer un malaise déstabilisant qui nous “protège”, en quelque sorte. Être capable de ne pas parler, de fournir des réponses simples, de ne pas répondre tout de suite, de tolérer le silence en présence d’autrui… tout ça est propre aux peuples nordiques.

Le silence est une richesse du langage, mais il est beaucoup plus subtil que la parole. Il faut culturellement pouvoir en saisir les nuances, que la relation qu’on a avec l’autre s’y prête, et que chacun le valorise. »

kristaps grundsteins fZntrQJcdtg unsplash - Le langage des gens du Nord

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Pourquoi s’est-il inséré dans le langage des gens du Nord ?

Daniel Chartier

« Il y a plusieurs hypothèses. Le passage de l’hiver et la nécessité du calme en est une. En effet, comme on passe traditionnellement l’hiver à plusieurs dans une maison, on deviendrait fous si tout le monde devait parler tout le temps, en même temps. Ce serait cacopho- nique. Vous l’aurez sûrement ressenti, après une fin de semaine dans un chalet avec des amis, on est con- tent que le dimanche arrive et de revenir au silence. La qualité du silence instaurée par l’hiver peut aussi devenir addictive, ce qui fait qu’on la recherche à longueur d’année, et que le silence s’installe dans notre langage. La neige est un isolant contre le froid, mais aussi contre le son. Quand on sort dehors après une tempête de neige, même en ville, on a l’impression que c’est très silen- cieux, mais c’est simplement qu’on a plusieurs dizaines de centimètres d’isolant par terre qui absorbe les sons.

Chez les Scandinaves, il y a aussi une éthique de la marche en forêt. Jamais on ne parle, jamais on ne lève la voix. La forêt est pour eux aussi sacrée qu’une église. On y pénètre, et une solennité s’installe. Quelqu’un qui parle en faisant du ski n’aura rien compris. Il ne se maîtrise pas. C’est un autre aspect, ça : la maîtrise de soi. C’est une valeur que beaucoup de peuples du Nord considèrent comme importante, et qui passe par la capacité à parler avec modération, quand il est approprié de le faire.

Chez d’autres peuples, comme chez les Finlandais, dire quelque chose que d’autres ont déjà dit dans la conversation est considéré comme mal. Ça donne lieu à des conversations un peu limitées, presque oppres- santes. Ici, on reprend les idées des autres, il y a plus de liberté. Nous sommes un peuple nordique latin, donc oui, on aime le silence, mais on aime aussi parler ! »

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Quels sont les bienfaits du silence sur le corps, et sur le bien-être de façon générale ?

Daniel Chartier

« Premièrement, une chose est sûre : le bruit répétitif est violent pour le corps, ça a été prouvé. Si, par exemple, il y a une voie ferrée près de chez soi, et qu’on entend constamment les trains passer, on va finir par oublier le son, mais le corps, lui, va continuer de le ressentir et d’y réagir de façon négative. Idéalement, nous vivrions donc dans un monde plus silencieux.

Ensuite, nous avons, en tant qu’être humain, besoin de moments de contemplation, de calme. De nos jours, les spas sont l’un de ces endroits où on peut aller se recueillir, et à une certaine époque, on le faisait plutôt à l’église. Il y a toujours, à mon avis, un lien entre le corps, le silence et la paix de l’esprit. Ce ne sont pas trois notions indépendantes. Leur codépendance se manifeste aussi après une journée de ski, par exemple. L’apaisement que l’on peut observer est lié à la fois à l’effort physique, au calme ressenti, au froid et à la chaleur, et au corps, qui a pensé à autre chose. »

TIFF STROM 6 - Le langage des gens du Nord

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Dans un quotidien rempli de stimuli, avons-nous perdu de vue l’importance du silence ?

Daniel Chartier

« Il est vrai que de nos jours, nous sommes sollicités beaucoup, et parfois même en silence. Un téléphone peut nous agacer autrement que par sa sonnerie. La quantité d’informations à laquelle nous avons accès, ainsi que le tri perpétuel que nous devons faire afin de sélectionner et retenir les plus pertinentes, créent une fatigue du corps et de l’esprit. Si on pouvait s’exposer à moins de stimuli, du moins à certains moments, cela ferait le plus grand bien. Quand il y a trop de paroles ou trop d’informations, on ne distingue plus ce qui est autour de nous. On a l’impression que des choses très simples deviennent graves, et c’est là qu’on perd notre jugement. Sans vide, les choses prennent beaucoup d’importance, alors qu’au contraire, elles n’en ont plus. Le silence permet de dégager les pensées. »