La solitude s’impose aujourd’hui comme un enjeu social important. Loin d’être un simple état passager ou un choix individuel, elle traverse des réalités très diverses et touche des personnes de tous âges, dans des contextes parfois inattendus. Les institutions de santé publique la reconnaissent désormais comme un déterminant important de la santé physique et mentale, tant ses effets peuvent être profonds et durables. Selon l’Organisation mondiale de la santé, une personne sur six dans le monde se dit affectée par la solitude, laquelle est associée à une augmentation du risque de mortalité prématurée, comparable à d’autres facteurs de risque bien documentés.
Pourtant, cette solitude ne se manifeste pas toujours de manière spectaculaire. Elle s’installe souvent en silence, au fil de transformations plus larges de nos modes de vie : montée de l’individualisme, avènement du télétravail, déménagement à l’extérieur des centres urbains, explosion des modèles familiaux, désir de préserver son énergie en limitant les frictions et les inconforts. La solitude cohabite souvent avec des existences pleines, actives, autonomes. Elle n’est pas nécessairement visible, ni toujours immédiatement ressentie comme telle.
C’est cette complexité qui mérite d’être explorée. Non pas pour opposer solitude et communauté, mais pour comprendre ce qui, dans notre manière de vivre aujourd’hui, fragilise le lien, même lorsque celui-ci demeure profondément désiré.
DES MODES DE VIE QUI TRANSFORMENT LES INTERACTIONS
Le télétravail en est l’exemple le plus marquant. Au Canada, la proportion de personnes travaillant principalement à domicile est passée d’environ 7 % en 2016 à plus de 20 % en 2023, et se maintient depuis à un niveau largement supérieur à celui d’avant la pandémie. Les bénéfices sont bien documentés : meilleure conciliation travail-vie personnelle, diminution du temps de déplacement, plus grande autonomie dans l’organisation du quotidien.
Mais ces gains s’accompagnent d’un inconvénient majeur : le télétravail à haute intensité réduit les interactions sociales informelles et peut accentuer le sentiment d’isolement, surtout lorsque ces pratiques s’inscrivent dans la durée. Les conversations improvisées, les présences partagées, les échanges nés de la proximité disparaissent peu à peu, effritant au passage le sentiment d’appartenance.
Mais le télétravail n’est qu’un exemple parmi d’autres. À celui-ci s’ajoutent des transformations qui touchent toutes les sphères de la vie : mobilité résidentielle accrue, éloignement des centres urbains, dépendance à la voiture, éclatement des modèles familiaux, individualisation des parcours de vie. On s’installe plus loin pour accéder à la propriété, on s’éloigne de ses réseaux par nécessité, on habite des quartiers où les occasions de rencontres spontanées se font plus rares.
Peu à peu, les liens autrefois nourris par le partage des mêmes espaces deviennent plus difficiles à entretenir. La communauté ne disparaît pas, mais elle cesse d’émerger naturellement de nos activités quotidiennes.
LES DIFFÉRENTS VISAGES DE LA SOLITUDE
Il serait erroné de penser que ces changements produisent une solitude uniforme. Les expériences sont multiples. Certaines personnes vivent seules sans se sentir isolées; d’autres sont entourées et pourtant traversées par un sentiment de déconnexion. La solitude n’est pas toujours liée à l’absence de relations, mais à un décalage entre la qualité des liens souhaités et ceux qui existent réellement, une distinction désormais centrale dans les travaux sur le sujet. La solitude peut s’inscrire dans des vies stables, fonctionnelles, sans laisser beaucoup d’espace pour être reconnue ou exprimée.
« PROTECT YOUR PEACE » : QUAND LES LIMITES DEVIENNENT UNE NORME SOCIALE
On observe également un autre phénomène, plus récent, mais tout aussi structurant : la montée du discours autour des limites personnelles. Dans un contexte marqué par la fatigue mentale, l’anxiété collective et la surcharge informationnelle, apprendre à dire non, à se préserver, à protéger sa paix intérieure est devenu non seulement légitime, mais valorisé.
Cette attention accrue portée aux frontières individuelles a permis à beaucoup de retrouver un équilibre mis à mal. Cependant, plusieurs analyses récentes soulignent qu'à force de réduire l’inconfort relationnel au minimum, on réduit parallèlement la densité des liens.
LA PLACE DE L’INCONFORT
La communauté, par définition, ne peut être entièrement confortable. Elle implique des rythmes différents, des attentes parfois désaccordées, des conversations qu’on préférerait éviter. Dans une culture qui associe bien-être et confort, ces frictions tendent à être perçues comme des nuisances à éliminer, plutôt que comme des composantes normales du vivre-ensemble.
Pourtant, entretenir ses relations significatives nécessite d’être présent, constant, et parfois, de fournir un effort à contre-courant de l’élan du moment. Aller souper avec une amie après une longue journée, alors que le besoin premier serait de se reposer chez soi. Appeler un proche en sachant que certaines paroles risquent de nous heurter ou de nous peiner. Organiser une rencontre familiale malgré la logistique, le bruit, la fatigue anticipée. Faire un pas vers des collègues que l'on connaît un peu moins.
Ces gestes demandent plus que du temps. Ils requièrent une disponibilité, une ouverture à l’inconfort, une acceptation du fait que le lien ne sera pas toujours fluide ni entièrement nourrissant sur le moment.
Heureusement, les recherches en psychologie sociale montrent que ce sont précisément ces relations significatives, celles qui exigent un investissement, qui sont les plus fortement associées au bien-être durable, à la résilience émotionnelle et au sentiment de sens. Le paradoxe est donc là : les liens les plus exigeants sont aussi les plus nourrissants.
REPENSER LE BIEN‑ÊTRE COMME PRATIQUE RELATIONNELLE
Ces constats invitent à repenser le bien‑être au‑delà de ses envies et besoins immédiats. Les grandes institutions de santé publique reconnaissent désormais que le lien social constitue un déterminant central de la santé, au même titre que le sommeil ou l’activité physique.
Dans cette perspective, la communauté n’est ni un idéal abstrait, ni un réseau serré. Elle se construit par une présence répétée, parfois imparfaite, dans des relations qui demandent de la vulnérabilité et de l’ouverture. Elle ne nie pas le besoin de solitude ni celui de limites, mais elle rappelle que le bien‑être se nourrit aussi d’un certain engagement envers les autres.
TROIS PISTES POUR MAINTENIR LA CONNEXION
(1) CHOISIR LA PRÉSENCE, MÊME QUAND ELLE N’EST PAS OPTIMALE
Dans un quotidien structuré autour de l’efficacité et de la gestion de l’énergie, la présence devient souvent conditionnelle : on se voit quand on est reposé, disponible, pleinement ouvert. Revaloriser le lien, c’est parfois accepter d’y participer autrement : arriver fatigué, moins disponible, sans avoir grand‑chose à offrir, sinon sa simple présence. Ces petits moments (un café maintenu malgré la fatigue, une marche improvisée, un appel passé sans objectif précis) sont souvent les plus significatifs, car ils convoquent notre vulnérabilité et notre capacité à nous montrer tels que nous sommes.
(2) PERCEVOIR L’INCONFORT COMME UN ÉTAT PASSAGER, NON COMME UN SIGNAL D’ALERTE
Dans une culture qui associe bien‑être et fluidité, la moindre tension peut être interprétée comme un signe qu’il faut se retirer. Pourtant, le malaise, s’il n’est pas récurrent, n’est pas toujours un indicateur de toxicité; il est souvent le reflet d’une rencontre réelle entre deux êtres humains. Apprendre à rester présent dans ces zones d’inconfort (conversations délicates, silences, malentendus) permet au lien de gagner en profondeur.
(3) CRÉER DES CONDITIONS FAVORABLES
La communauté ne naît pas uniquement de l’intention, mais de la répétition, en fréquentant les mêmes lieux, en maintenant des rendez‑vous réguliers, en s’inscrivant à des activités où l’on retrouve des visages familiers, même sans affinité immédiate. Ce sont ces ancrages, parfois modestes, qui transforment des rencontres ponctuelles en relations significatives qui font du bien, peu importe leur profondeur.
Sources :
Diener, E., & Seligman, M. E. P. (2002). Very happy people. Psychological Science, 13(1), 81-84. https://doi.org/10.1111/1467-9280.00415
Holt-Lunstad, J., Smith, T. B., Baker, M., Harris, T., & Stephenson, D. (2015). Loneliness and social isolation as risk factors for mortality: A meta-analytic review. Perspectives on Psychological Science, 10(2), 227-237. https://doi.org/10.1177/1745691614568352
Organisation for Economic Co-operation and Development. (2025). Social connections and loneliness in OECD countries. OECD Publishing. https://doi.org/10.1787/6df2d6a0-en
Statistique Canada. (2024). Télétravail, emploi du temps et bien-être. https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/89-652-x/89-652-x2024003-fra.htm
Paquet Rapold, S. (2023). Décrire l’isolement social des télétravailleurs. Université du Québec à Trois-Rivières.
World Health Organization. (2025). From loneliness to social connection: Charting a path to healthier societies: Report of the WHO Commission on Social Connection. https://iris.who.int/handle/10665/374526