Il y a toujours une étincelle. Une image qui s’attarde un peu plus que les autres. Une phrase entendue par hasard. Une odeur, une lumière, une saison. Un détail banal qui ouvre une brèche.
Je crois que j’ai commencé à voyager bien avant de partir. Dans ma chambre d’enfant, face à une carte du monde punaisée au mur. Elle n’était ni précise, ni à jour. Mais les mots… les mots suffisaient. Cette carte, c’était mon objet le plus précieux. Mon fétiche, véritable porte invisible vers tous les possibles. Elle est à elle seule une relique de l’ancien monde. Estampillée « Transport Beaugier », c’est l’héritage de la compagnie de transport routier de mon grand-père et du monde de la guerre froide. Une infinie succession de punaises que l’on clouait, année après année, pour continuer d’alimenter mes rêves. J’étais transporté, rien que par les noms. Les mots me faisaient voyager. La toponymie était devenue une passion. Les villes, les capitales, les mers, les montagnes perdues… tout avait une saveur exotique, méconnue. Avec mon index, je me faisais des parcours imaginaires. Il fait bon de se garder des parts d’ombre, des morceaux d’inconnu à explorer, des endroits où vagabonder mentalement, sans réponse facile.
Je me vois encore caresser les noms dépaysants, les anciennes républiques soviétiques disparues et les pays évaporés de l’histoire. Je partais dans mon esprit, en suivant le cours des fleuves, en apprenant par cœur des noms aussi mystérieux que séduisants, comme Ouagadougou, Balikpapan, Antananarivo, en passant même par Bornéo ou Novossibirsk. Des noms aux antipodes de ma Bretagne natale (quoique Plounéour-Ménez doit bien sembler biscornu pour quelqu’un d’autre), des noms qui avaient parfois de l’élégance, qui me laissaient perplexe et me faisaient voyager. Je lisais cette carte comme si c’était le plus beau des récits jamais écrits.
Je voyageais immobile. Les livres faisaient le reste. Les bandes dessinées surtout. Tintin débarquant à Port-Saïd dans Les Cigares du Pharaon… À Bougainville, les traits clairs-obscurs de Corto Maltese laissaient la jungle et le silence grignoter la silhouette du marin, comme si le dessin lui-même hésitait entre le rêve et le départ. Ces îles impossibles, intouchables, Bougainville, les Salomon. Des noms au parfum d’aventure, de mer, de fuite. Je ne savais pas exactement où c’était. Peu importait. L’important, c’était l’ailleurs. L’idée qu’il existait des lieux où la vie pouvait se raconter autrement, selon d’autres règles, d’autres rythmes. Je n’appelais pas encore cela des étincelles. C’étaient des rêves.

Passage piéton à Balikpapan, Indonésie. 
Photo : © Nur Andi Ravsanjani Gusma

 

L’IMPRÉGNATION

Avec le temps, les images n’ont plus suffi. Le voyage a commencé à passer par les sens. Le cinéma, d’abord. La lumière des films noirs, celle qui m’a donné le goût des hôtels des années 1930, des bars feutrés new-yorkais ou parisiens, des villes un peu fanées. Il y avait aussi les néons trempés de pluie, la lenteur des gestes, un visage étranger perdu dans la foule, et cette façon de filmer le silence, l’attente, les corps qui dérivent dans une ville inconnue… Hong Kong, Tokyo… elles m’apparurent ainsi, bien avant d’y aller : par Sofia Coppola, par Wong Kar-Wai, par des histoires de gangsters, de nuit et de solitude. Je n’avais pas envie d’une ville réelle. J’avais envie d’une atmosphère. Plus tard, Bangkok se métamorphosera dans une ruelle de La Plage, au début du film. L’Asie s’est imposée là, sans explication, sans justification. Elle m’apporterait ce goût de l’aventure légère, insolente, celle d’un casse dans les tours Petronas, comme une suite logique, presque inévitable.
La musique, ensuite. Les notes d’Indiana Jones. Celles plus profondes, plus secrètes du Puits des Âmes et de l’Arche d’Alliance, chargées de poussière, de sacré et de frisson. Cette promesse immédiate de mystère, de temples oubliés, de cartes froissées et de routes poussiéreuses. Ces notes me hantent encore, elles désignent des énigmes, des lieux où tout pouvait arriver. À Pétra, elles m’attendaient en embuscade, enfouies quelque part, résonnant au bout du Siq, directement dans mon cortex. Les sons de Deep Forest me faisaient fantasmer des terres orientales aux contours toujours flous, tandis que les instruments pygmées d’Herbie Hancock, puis quelques notes sucrées de Jorge Ben Jor ouvraient d’autres portes, plus chaudes, plus lentes, vers un ailleurs diffus.
Les sons ont pris le relais. Bien avant les départs, adolescent, je passais en boucle un CD de sons d’orages tropicaux. La pluie frappait, les grondements roulaient dans la chambre, et je disparaissais. Ce n’était pas un décor : c’était un passage, une immersion brute dans un écosystème qui me fascinait sans que je ne le connaisse encore. Bien plus tard, en Amazonie, ce n’est pas le paysage qui m’a marqué en premier, mais le cri d’un oiseau, le froissement constant de la jungle, les fourmis sous les pieds. Le voyage s’est alors inscrit dans le corps. Le bruit, l’inconfort, l’attention permanente. On n’observe plus vraiment : on participe. Le monde ne se regarde plus, il se ressent.

Instantanés colorés en Malaisie.
Photos : © Franck Laboue

 

LES PASSEURS

Il y a toujours des passeurs. Des mentors. Des figures qui ouvrent une porte sans le savoir. Il y avait mon instituteur, à l’école Jules Ferry. Chaque été, il partait au Burkina Faso faire la classe à d’autres enfants. À son retour, il ne se contentait pas de montrer des photos. Il partageait ses aquarelles, images floues d’un monde inconnu. Il nous faisait écrire et nous donnait des correspondants. Le voyage devenait relation. Le monde cessait d’être abstrait. Des années plus tard, je me suis retrouvé à Ouagadougou presque par hasard. Mais en vérité, j’y étais déjà allé enfant.

Les écrivains, eux, nous laissent des mots comme des miettes de pain égrenées dans nos cœurs. On puise dans les livres la sève, toutes les mèches pour y allumer des étincelles. Avec Aziyadé, j’ai rêvé Istanbul avant Istanbul, les minarets déjà dressés dans la brume de mes paupières closes. Ces lectures, c’est un peu courir après une phrase lue des années plus tôt, la poursuivre à travers les rues du temps, haletant, le cœur battant comme sur une route sans fin. Il y a le Farghestan imaginaire de Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, où la mer se tait depuis des siècles, une terre de mirages où l’on guette toujours l’horizon. Voyager pour vérifier si les mots disaient vrai, avec Henry de Monfreid et ses Secrets de la mer Rouge… Ah, ces pages qui sentent le poisson séché et la sueur des boutres, ces lignes tracées à la hâte sous un soleil qui brûle les yeux.

Il y a eu le métier. Steward. Les escales. Les pilotes qui racontaient leurs vies à la base, leurs délires au Tchad, leurs rêves d’ailleurs. Une conversation suffisait à ouvrir un territoire. Eux, les passeurs du ciel, entre deux cafés noirs, parlaient des pistes vétustes où l’on atterrit sans carte. Je buvais leurs histoires comme un carburant lent, inflammable. Chaque récit rallumait une petite braise en moi, faisait craquer l’horizon. Et les femmes. Une femme taïwanaise, un jour. Une manière d’habiter le monde, une culture, un sourire. Taipei est née ainsi. Pas d’une carte, mais d’une rencontre, de ce frôlement qui fait basculer tout un continent dans une seule main tendue.

Avec le temps, j’ai compris que ces étincelles n’étaient jamais isolées. Elles formaient une constellation intime. Elles parlaient de ce que je cherchais, de ce que j’étais prêt à quitter. Une affiche fanée d’Air France dans la vitrine d’une agence de voyage. Une photo écornée sur le mur de mes grands-parents. Un vieux magazine Géo oublié sur une table basse. L’image de Rimbaud à Djibouti, figé dans ses photographies, déjà ailleurs. Un jour, sans cérémonie, le voyage existe. Il n’est pas encore réservé, mais il est devenu inévitable.

Sur le tarmac.
Photo : © Jonathan Borba

 

LES DÉPARTS QUI PRENNENT LEUR TEMPS

Il y a aussi les étincelles qui ne mènent nulle part. Ou plutôt : pas encore. Celles qui restent en suspens, comme des promesses non formulées. Elles ne réclament rien. Elles attendent. L’île Bougainville, par exemple. Elle vit toujours quelque part en moi, nourrie par Corto, par des cartes anciennes, par une idée très personnelle de l’aventure. Peut-être que le voyage réel serait trop précis. Peut-être que certaines destinations doivent rester des territoires intérieurs. Il y a le Nevada aussi, l’Amérique de mon grand-père. Les cowboys de mon enfance, que je croyais presque imaginaires. Et puis un jour, les rencontrer. Réaliser que ce qui semblait appartenir au folklore existait encore. Là aussi, l’étincelle a mis des décennies à trouver sa forme. Elle n’était pas pressée. Tout n’a pas besoin d’être accompli. Voyager, ce n’est pas aller partout. C’est rester en état de départ.

Et puis, un soir d’hiver. Une discussion. Une femme me parle de la Géorgie. Elle ne force rien, elle raconte. Les mots coulent, les paysages aux crêtes acérées, les routes qui serpentent entre vignes et nuages, les repas où le pain chaud et le fromage fondent sous les doigts, où le khachapuri sent la braise et la vie. Elle a des étoiles dans les yeux, pas ces étoiles théâtrales, mais de petites lueurs vraies. Sans prévenir, je reconnais le signal, ce frisson discret. L’étincelle est passée. Doucement. Définitivement. Elle s’est posée là, au creux du regard échangé, au bord d’un silence complice. Je sais que je n’irai pas tout de suite. Je sais aussi que j’irai. C’est une promesse murmurée dans le froid d’un soir d’hiver.

Le voyage commence toujours ainsi. Bien avant le départ. Dans les mots. Les images. Les sons. Les odeurs. Les rencontres. Voyager avec Voyageurs du Monde, c’est peut-être accepter cela : ne pas forcer le mouvement, laisser les idées germer lentement, et partir non pas pour cocher un lieu, mais pour répondre, enfin, à ce qui nous appelle depuis longtemps.

Et cet appel ne parle jamais vraiment de géographie. Il parle de nous.

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