Aujourd’hui incontournable dans le paysage rap et médiatique québécois, Sarahmée s’est taillé une place de choix à force de travail acharné et de résilience. Dotée d’une force créatrice peu commune, elle met sa voix au service des causes qui la touchent, ouvrant la voie à d’autres chez qui ses mots trouvent écho. Rencontre avec une femme engagée, qui incarne l’affirmation et l’acceptation de soi.
Bonjour, Sarahmée. Tu es rappeuse, mais aussi animatrice, et surtout, quelqu’un qui s’assume pleinement. Ce numéro du magazine explore la reconnexion à qui l’on est vraiment. D’entrée de jeu, qu’est-ce que cette idée t’évoque?
« Beaucoup de choses. Cette aptitude à m’assumer, c’est quelque chose à quoi on me renvoie souvent, du fait de ma musique, de mon attitude ou de l’image que je projette. Mais ça reste une dimension sur laquelle je travaille et qui me préoccupe, en tant qu’artiste et en tant que femme. Nos parents nous guident vers des valeurs, et plus tard, nos propres valeurs émergent. Je m’efforce de faire le tri parmi tout ça, pour définir qui je suis et ce que je veux réellement représenter aujourd’hui. »
Tu as débuté ta carrière musicale en 2009. Au fil du temps, le succès est arrivé, et, avec lui, la pression d’exister et de se définir dans le milieu du rap, qui reste très masculin. Quelles différences observes-tu entre la Sarahmée d’aujourd’hui et celle que tu étais alors?
« Je mesure le chemin parcouru. Il y a des façons de me percevoir ou de me traiter que j’aurais laissé passer à l’époque et que je ne laisse plus passer aujourd’hui. Par exemple, quand on présume que je ne connais rien à la technique. Est-ce qu’on va penser que je ne sais pas comment tenir mon micro ou régler mes oreillettes, ou est-ce qu’on va reconnaître que je maîtrise ces aspects-là?
J’ai fait mes classes graduellement dans le rap, d’abord à Québec, puis à Montréal. J’ai travaillé avec des gens qui sont encore très actifs aujourd’hui; on a grandi ensemble, chacun dans notre domaine. Dans l’industrie, je pense être respectée, dans le sens où je n’ai pas volé ma place.
Rien n’est acquis, mais le chemin que j’ai choisi m’a amené plein d’opportunités. Ça m’a ouvert des portes : la musique, la télé, la radio, le jeu… Ce sont des choses que j’ai toujours voulu faire, et aujourd’hui, ça fait partie de mon parcours. »
As-tu parfois ressenti de la part de ton entourage une forme de pression pour te conformer à l’air du temps? Dans le rap, par exemple, t’a-t-on dit « il faut aller vers tel son, il faut que tu aies telle image »?
« Pas de mon entourage directement. Je suis de très près ce que créent les autres artistes, je vois ce qui se fait et ce qui a du succès ici, en Europe, aux États-Unis. Ça peut générer une certaine pression. Mais si on se fie toujours à ce que font les autres pour faire ses propres choix, on ne s’en sort jamais. On finit toujours par n’être qu’une pâle copie d’un autre artiste. C’est sûr, par contre, que ma musique est imprégnée de diverses influences. En commençant à faire de l’afro en 2014-2015, j’ai trouvé mon son. J’étais contente de pouvoir sortir des morceaux avec des punchlines; ça danse, c’est entraînant. J’ai senti que j’avais trouvé mon équilibre, et c’est là où le succès a commencé à arriver, en fait. »
Sur scène, tu sembles avoir une aisance à habiter pleinement ton corps, dans la danse notamment. As-tu toujours aimé performer de la sorte?
« Je suis danseuse sous toute réserve. Je ne me considère pas comme telle, mais je peux danser et je veux le faire davantage. À mes débuts, quand j’arrivais sur une scène, j’étais très timide. Puis, j’ai commencé à danser accompagnée de d’autres danseuses, et ça m’a donné de l’assurance. Sur scène, on dirait que je sors de mon corps, que je ne suis pas la Sarahmée de tous les jours. Au quotidien, je suis assez solitaire, dans ma bulle, réservée, mais quand je danse, on dirait que tout est possible, et c’est là où j’ai le plus de fun. »
Ton écriture fait partie de ton identité. Tes paroles parlent de force, mais sur le dernier album, il est aussi beaucoup question de vulnérabilité. Comment assumes-tu ce côté-là, un peu plus transparent, ouvert, vulnérable?
« Je l’assume plus qu’avant. Travailler avec ma psy, côtoyer des gens qui sont très conscients de leur vulnérabilité, tout ça m’a ouvert les yeux. En fait, c’est quelque chose que j’ai toujours trouvé magnifique et que j’ai toujours envié aux autres. Être capable de se montrer vulnérable, je trouve que c’est une force. Donc voilà, j’y travaille. »
As-tu l’impression d’être un modèle pour la jeune génération?
« Je pense qu’on m’attribue parfois ce rôle-là. Je vais dans les écoles et je constate que les jeunes me perçoivent comme une inspiration ou une motivation. Je ne me sens pas comme un modèle, mais je pense que j’ai une responsabilité dans mes propos, parce que je sais que beaucoup d’adolescents et d’enfants écoutent et regardent ce que je fais. Pour autant, je veille à ce que ça ne m’empêche pas de faire ce que j’aime. Je ne me censure pas, mais la ligne est mince. »
Tu dis être une personne pudique. Comment est-ce compatible avec le fait de mener une carrière médiatique, publique? Comment concilies-tu ces deux aspects-là?
« C’est très contradictoire. Je ne sais pas si ça me rend service, mais je suis comme ça. Je pense que ma pudeur va toujours demeurer, bien qu’elle s’allège avec les années, avec le travail aussi. Je ne pense pas qu’on soit tout le temps obligé de déverser sa vie. Je vois des gens qui s’ouvrent sur des histoires de famille. Moi, je pense à ma famille, à ma mère qui suit tout ce que je fais, et je suis consciente des conséquences de l’hypertransparence. Il y a des choses que je veux garder pour moi, et c’est bien correct. »
Comment fais-tu pour ralentir, pour te reconnecter? As-tu tes propres rituels?
« Je vais m’entraîner. J’essaie de faire du sport chaque jour ou tous les deux jours. Ça me fait du bien. Je vais au gym, je fais du pilates, un peu de yoga. J’ai besoin de bouger, de sentir les limites de mon corps. Ça me recentre tout de suite. Et bien manger. Donc je mange bien, je fais de l’exercice, et je dors bien. »
C’est ta définition de l’équilibre?
« Oui, avec en prime un travail que j’aime, et un cercle sain autour de moi : amis, famille, collaborateurs. Dans la musique, je travaille souvent avec mes amis. Je pense que c’est la belle cohabitation de tout le monde, chacun dans sa zone, qui me permet d’être équilibrée. Savoir que je suis bien dans mon entourage, dans mon travail, dans mon corps, que je suis en santé… toutes ces choses sont devenues non négociables pour moi.
En matière de relations, rien n’est jamais coulé dans le béton, on évolue et on ne le fait pas tous au même rythme. On apprend à connaître qui est autour de nous, et je pense que la communication est la clé. On n’est pas obligés de toujours s’entendre sur tout. Ce n’est pas la fin de la relation. Je pense que quand tu aimes profondément les gens qui t’entourent, qu’ils soient amis ou collaborateurs, il y a toujours une solution. Mais parfois, ça finit là, chacun reprend sa route. Des gens partent, certains restent, de nouvelles personnes arrivent. J’essaie de suivre le flow qui se dessine. Ça devient un autre équilibre. »