Un fil de fer. À moins qu’il ne soit de soie? Ne pas perdre pied. Ou plutôt accepter de tomber, de se relever et de continuer d’avancer. Que le Je ait accès à son monde intérieur, puis rencontre le Nous sur tous les chemins possibles : le relationnel, le professionnel, le culturel, le spirituel, etc. Pendant qu’au-dehors, juste là, à un souffle de soi, les autres font communauté et société. Jusqu’à devenir écosystème, planète et… galaxie. Un équilibre est-il même possible? Est-ce là le défi du jour ou d’une vie? Par l’autofiction, la poésie, la psychologie, la chanson ou l’humour, voici cinq débuts de réponse.

ROMAN/RÉCIT

Aussi étrange que toi, Frida, de Christine Gosselin (Mémoire d’encrier, 2026)

Après Larves de vie et Regarder les coulisses se répandre, la journaliste sportive Christine Gosselin poursuit sa démarche d’écriture où le corps féminin se déleste des maux qui le rongent. Dans son troisième titre, Aussi étrange que toi, Frida, l’autrice prend le chemin vital et abrupt de l’empuissancement. À travers un dialogue atemporel avec la célèbre peintre — et dans ses sillons les échos d’autres femmes incandescentes, de Greta à Ernaux, de Nelly à Pélicot —, elle convoque la Titi de son enfance, la Cri de son adolescence tourmentée et la Chris(tine) de l’âge adulte, pour multiplier elle aussi les autoportraits. Sans jamais s’égarer, dans des chapitres intriqués aux tableaux de Kahlo, Gosselin s’abandonne aux nombreux parallèles entre ses obsessions et celles de l’artiste mexicaine, dont l’esprit de rébellion, un refus des codes genrés, une maternité non avenue et une soif de création inaltérable. Frida ne disait-elle pas : « L’art le plus puissant de la vie est de faire de la douleur un talisman qui guérit »? Un objet de courage des plus texturés et salvateurs.

POÉSIE

Quand je ne dis rien je pense encore, de Camille Readman Prud’homme (L’Oie de Cravan, 2021)

« [Q]uelquefois tu manques/de mots/ou plutôt d’espace/pour dire les mots/et ce qui aurait pu être/une parole/reste une pensée ». Permettons-nous une entorse à la nouveauté pour souligner le 5e anniversaire de ce recueil en tous points remarquable, lauréat en 2022 du Prix des libraires — Poésie. D’autant plus qu’il témoigne avec une acuité folle de ce jeu d’équilibriste qu’il nous faut (dés)apprendre pour évoluer en société, ou s’en soustraire s’il le faut. Entre les dislocations de l’intime et ce qui se terre sous les images, Camille Readman Prud’homme nous donne à lire et à entendre un flux de conscience d’une lucidité brute et drôlement vertigineuse. Sont mis à nu les écarts de notre parole tue ou différée, « entre ce qui se manifeste en nous-mêmes, ce que nous montrons et ce qui est perçu ». Il importe de sortir de chez soi pour côtoyer tous ces visages qui, toujours, apparaissent « plus vastes et aussi plus denses » qu’on ne le croit, pour appréhender leur bulle. Fin 2025, l’œuvre connaissait sa 16e impression, une rareté en poésie, un succès pleinement mérité.

BALADO

À la recherche du soi perdu (OHdio, 2025-2026)

Sur deux saisons, la journaliste Karina Marceau s’allie à la psychiatre Marie-Ève Cotton et à la psychologue Nathalie Plaat, toutes deux aussi autrices, pour circonscrire plusieurs enjeux de psycho dans la plus grande des convivialités, et mieux sonder « notre rapport à nous-même, nos proches et le monde ». La conversation, toujours nourrie par deux invité(e)s, est le prétexte idéal pour « prendre une pause, un pas de recul, de la hauteur ». De « l’injonction à s’aimer » que l’on ressent en famille au fléau de la solitude, en passant par les fossés communicationnels ou orgasmiques, les thèmes sont toujours investis et éclairés de l’intérieur, avec moult déclinaisons qui prouvent que rien n’est monolithique. Coups de cœur personnels : l’épisode Cultiver son rapport à l’autre pour affronter les crises décortique notre sentiment d’impuissance et l’essentielle interconnexion humaine pour braver les « tumultes du présent »; puis L’acte vivifiant de faire entrer la joie dans son quotidien, où le comédien et ritualiste Stéphane Crête prétend qu’être joyeux peut se révéler transgressif. Un balado réflexif et enveloppant, doublé de chansons à l’avenant.

CHANSON

t.o.m. ou la trajectoire des perséides, d’Alphonse Bisaillon (LABE, 2026)

Ne cherchez pas à ranger Alphonse Bisaillon dans une case, il n’y entrera pas. L’auteur-compositeur-interprète maskoutain lançait en février son tout premier album, t.o.m. ou la trajectoire des perséides, aussi étincelant et fourmillant que son titre. Un véritable ovni (objet volubile notablement indocile) dans notre paysage musical, dont les influences vont de Billie Eilish à Astérix! Du haut de ses 27 ans, dans un reel talk adroit, où il toise l’avenir et moi, Bisaillon recule d’une décennie, quand « not’ ciel, c’était la palette de nos casquettes », pour raconter un périple d’affirmation de soi et d’énamourement. Si l’ensemble peut s’aborder tel un Palais des glaces de la masculinité, chaque chanson est à la fois tout et partie. On y croise les figures du meilleur ami (dessins desanimés), de l’essayiste aux trois initiales (chroniques) et du sage-de-voyage (monsieur Quan), pendant qu’on navigue du jazz au dubstep, sans oublier le trad (chaque apparition d’Éric Beaudry et David Boulanger de La Bottine Souriante, puis de l’acolyte Michel Bordeleau des Charbonniers de l’enfer, est une pépite). Conteur intarissable, Bisaillon ne ménage ni son amour des mots ni sa théâtralité, pour sculpter son art à même les vibrations de l’indicible.

HUMOUR

Québécois Tabarnak ; Des putes et des voleurs, d’Adib Alkhalidey (La Tribu, 2022, 2024)

Au croisement de la musique (Plexus lunaire), de la réalisation (la série pour ados La nuit devant nous) et de l’humour, Adib Alkhalidey est un touche-à-tout bienheureux, dont la sensibilité n’a d’égale que l’humilité. Toutes deux disponibles gracieusement en ligne, éditées chez Stanké et récipiendaires du Félix du meilleur spectacle d’humour, ses dernières offrandes scéniques sont le reflet de sa vision décomplexée et affûtée. Dans Québécois Tabarnak, sa lassitude de chômeur pandémique et son vide identitaire le poussent à revendiquer sa québécitude, entre deux gags de biscuits et de talibans. « Je pars du principe dans la vie que nous ne sommes qu’un, affirme-t-il d’emblée. Il n’y a qu’une seule race humaine, et l’existence est une tragédie pour tout le monde. » Quant à Des putes et des voleurs, il y prend conscience qu’on peut « aimer exister », tout en prônant la haine universelle des moustiques… et l’empathie à leur égard. Maître de la digression, Alkhalidey n’arrive pas à conjuguer impôts et YOLO, mais surtout, tel le psychiatre Jung, il nous invite à reconnaître notre part d’ombre, pour ne pas vivre « dans l’illusion de [notre] propre lumière ».

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