En 2018, j’ai quitté le Québec pour l’Italie, terre de mes ancêtres où j’habite depuis. Pendant de nombreuses années, même si Rome était mon camp de base, j’ai erré d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre pour travailler. Je cherchais de jolis cafés où me poser pour écrire, traduire, planifier en tant que journaliste et autrice. Tant que j’avais une bonne connexion wifi, j’étais, comme on dit, « en business ».
Je m’identifiais à ce qu’on appelle les « travailleurs nomades », ces gens qui migrent d’un endroit à l’autre, ordinateur portable sous le bras, pour gagner leur vie tout en voyageant, et qui appartiennent à un mouvement que l’on a commencé à observer au tournant du millénaire.
Pour moi, tirer profit du free dans « freelance » était primordial. Je me suis émerveillée, j’ai appris, j’ai grandi. Ces quelques années de liberté pure m’ont énormément nourrie et je serai toujours remplie de gratitude d’avoir eu la chance de vivre ce chapitre professionnel.
Toutefois, au fil du temps, je l’avoue, ce rythme de vie m’a usée. Même s’il m’arrive encore de sauter dans un train pour aller rédiger dans un nouveau panorama le temps d’un weekend, j’ai ralenti et je suis maintenant un peu moins aventurière. J’écris d’ailleurs ces mots dans mon nouveau chez-moi, à Turin, en regardant les montagnes pendant que mon chien roupille à mes pieds.

FAIRE RÊVER
Aujourd’hui, lorsque je fais défiler sous mes yeux des millions de vies qui ne sont pas la mienne, mon algorithme me propose souvent de m’immiscer dans le quotidien des travailleurs nomades. Ces images idylliques promettent un quotidien fait de plongeons dans les eaux turquoise entre deux réunions Zoom à l’arrière-plan luxuriant, ou de smoothies verts dans une villa luxueuse louée à petit prix.
Si ce récit en séduit plus d’un (et je comprends pourquoi), il me laisse pourtant un peu en décalage avec mon propre vécu. Non pas parce qu’il serait faux, mais parce qu’il ne raconte qu’une facette d’une expérience autrement plus nuancée. De mon côté, gagner ma vie sans point d’ancrage signifiait aussi composer avec l’instabilité, l’isolement, l’organisation constante et une charge mentale bien réelle.
Souhaitant mieux comprendre ce décalage entre l’imaginaire collectif et la réalité du quotidien, j'ai discuté avec Claudine Bonneau, professeure titulaire au Département d’analytique, opérations et technologies de l’information de l’UQAM, qui s’est penchée sur la question dans le cadre de ses recherches.
« De nombreux travailleurs nomades monétisent leur statut; ils créent du contenu à partir de leur expérience, recherchent des commanditaires ou vendent des produits dérivés. C’est pourquoi, dans certains cas, il leur faut romantiser leur profil, pour projeter une image très léchée et désirable de ce qu’est la vie de travailleur nomade. Personnellement, je les appelle des “promoteurs de lifestyle” », dit-elle.
Elle m’explique qu’aujourd’hui, plusieurs professionnels préfèrent se donner le titre de geographically independent worker (ou « travailleur géographiquement flexible »), non pas pour renier le travail nomade, mais pour s’en distancer symboliquement.
« Pour eux, l’enjeu est surtout de rappeler que le travail demeure central, même lorsque le cadre change. Ce n’est pas tant le terme qui dérange que l’image parfois réductrice qui lui est associée. »
PRISE DE CONSCIENCE
Heureusement, l’experte rapporte que de plus en plus de ces travailleurs géographiquement flexibles sont conscients de leurs privilèges immenses et de l’impact de leur style de vie, tant sur les communautés locales que sur la planète.
« Je constate une lassitude face au modèle classique où l’on traverse le monde pour rester entre Occidentaux dans des espaces de coworking déconnectés de la réalité. L’enjeu actuel est de briser cette bulle d’expatriés en cherchant une véritable intégration auprès de la population locale. Il y a une volonté de trouver des moyens concrets pour contribuer positivement aux communautés d’accueil. »
Qui plus est, le travail nomade comporte aussi quelques défis, car immigrer, peu importe où et comment on le fait, vient avec son lot d’obstacles et de questionnements. Même si de nombreux pays comme l’Italie, le Portugal, le Mexique ou encore la Colombie tentent aujourd’hui d'attirer les travailleurs nomades, il reste que de passer de travailleur sédentaire à travailleur nomade est un processus assez complexe à de nombreux niveaux.
« Avec mes collègues, j’ai développé le concept de “métatravail” : c’est tout ce travail invisible et supplémentaire qu’un travailleur nomade doit accomplir juste pour être en mesure de travailler. Comme ce mode de vie repose habituellement sur une démarche individuelle, vous êtes le seul maître à bord. Ce travail vous incombe entièrement, et ça peut être pesant », affirme Claudine Bonneau.
C’est sans compter qu’il faut gérer le fait d’être loin de la maison, d’être (souvent) seul(e), de s’adapter à différentes cultures, à différents endroits. Ça en fait beaucoup pour le corps et l’esprit, même s'il y a aussi plein de points positifs!
UN MONDE DE POSSIBILITÉS
Malgré cette complexité, nombreux sont ceux et celles qui trouvent dans le travail nomade un formidable terrain de croissance.
À 50 ans, Valérie, technicienne comptable, se déplace d’un endroit à l’autre depuis 2021.
« Vivre et travailler sans ancrage fixe m’a appris que le monde est mon bureau et que je peux m’adapter à absolument tous les environnements. Je suis moi-même impressionnée par ma capacité à tout organiser, à me débrouiller seule et à surmonter mes peurs avec succès; parce que c’est vrai que le travail nomade est parfois épuisant et vient avec une grande charge mentale », affirme celle qui me répond de l’Île-du-Prince-Édouard.
« Mais l’adrénaline et l’aventure rendent l’expérience addictive, et je ressens une fierté immense face au chemin que j’ai parcouru. Je me découvre une énergie décuplée, une curiosité sans limite et une ouverture totale aux rencontres. »
Même son de cloche chez Camille, 32 ans, directrice de création, experte en médias et créatrice de contenu, qui est pour l’instant installée au Brésil, mais qui bourlingue depuis presque une décennie.
« Pour moi, ce mode de vie, c’est loin d’être une fuite. Voyager fait aussi partie de la façon dont je me construis. Ma carrière se dessine en mouvement, avec intention, depuis 10 ans. J’ai des objectifs, des rêves, et une vision qui se précise à mesure que j’avance. Voir ailleurs m’ouvre les possibles. Pour moi, c’est ça le vrai life hack : aligner le travail avec la vie, pas l’inverse. »
Si la grande aventure du travail nomade continue d’inspirer, Claudine Bonneau rappelle l’importance de l’aborder avec conscience : celle de ses privilèges, de son impact et de la réalité concrète qu’il implique. Cultiver un regard critique et authentique sur ce mode de vie permet, selon elle, d’enrichir l’expérience.
Avec le recul, je réalise pour ma part que le travail nomade m’a surtout appris ceci : la liberté ne se mesure pas au nombre de frontières traversées, mais à la capacité de se créer un cadre viable, humain et durable.
Voyager en travaillant peut ouvrir des horizons immenses et devenir un puissant levier de croissance personnelle et professionnelle, à condition de savoir s’arrêter, questionner ses élans et redéfinir ses priorités.
Aujourd’hui, je sais que ce n’est plus le mouvement qui donne du sens à l’expérience, mais l’équilibre que l’on parvient à créer entre le travail et la vie.
